[ Fig .01 ] A prayer for nettie (1995), Donigan Cumming

Sacrifier le réel

Denis Vaillancourt

Nous sommes appelé·es à rencontrer de nombreuses personnes dans la vie, qu’il s’agisse de notre milieu social, familial ou professionnel. Plusieurs passent sans que nous les remarquions, et sans que nous soyons remarqué·es nous-mêmes. D’autres laissent une empreinte pâle, instable et éphémère. Quelques-unes, plus rares, croisent d’abord votre chemin de façon inattendue pour ensuite le croiser de nouveau. Elles vous imprègnent de leur aura fascinante et puissante, vous habitent pour finalement s’ancrer en vous, indélébiles et inspirantes. Nicole Gingras fait partie de cette catégorie.

 

Notre première rencontre date de 1993, lors de la huitième édition des Cent jours d’art contemporain, à Montréal. J’occupais, à ce moment-là, le poste de technicien des salles d’exposition. Je devais m’assurer que les pièces, tableaux, installations, sculptures ou photographies, ne soient ni touchées, ni déplacées ou pire encore, abîmées par les visiteur·euses. Simultanément, Nicole Gingras était commissaire pour l’exposition Donigan Cumming-Détournements de l’image.

Les arts médiatiques étaient alors un univers totalement étranger. Mon cursus et mes aptitudes m’avaient amené à travailler comme assistant de production sur plusieurs tournages québécois, européens et américains, tout en me consacrant à des projets d’écriture cinématographique et littéraire, de la nouvelle au roman. Le saut dans le monde des arts contemporains était vertigineux, mais surtout déstabilisant. J’étais donc complètement perdu dans ce domaine inconnu, là où tous mes repères me faisaient défaut. L’exposition de Donigan Cumming était mon premier contact réel avec cet univers.

J’étais confronté à des photographies qui, au départ, me semblaient provocatrices et agressantes, mais les propos de Nicole Gingras m’ont peu à peu fait saisir leur essence profonde. Une porte s’ouvrait sur une manière différente de voir les choses, de les percevoir, de les analyser. Nicole reste ma plus belle rencontre de cette manifestation artistique majeure. Elle m’a, en quelque sorte, envoûté par sa présence, sa personnalité, sa manière de penser et de dire les choses en toute simplicité, me partageant alors, tout en finesse, les résultats de ses recherches. Chez elle, il y a toujours eu une discrétion et une élégance qui rendent faciles et agréables nos conversations, portées par une culture de l’art et une profonde réflexion. Cette première rencontre  avait laissé une trace, elle avait posé la première pierre d’une précieuse collaboration à venir. J’ignorais alors que je serais appelé quelques années plus tard à côtoyer de nouveau Nicole Gingras. 

[ Fig. 02 ] Image tirée de la vidéo En deça du réel (1997), Manon Labrècque

Janvier 1999. J’entrais en poste à Vidéographe comme assistant à la distribution. Jean Mailloux était alors le coordonnateur de ce secteur et Michel Desjardins, le directeur de l’organisme. C’est au début de cette même année que Nicole Gingras et moi nous sommes retrouvés, posant rapidement une deuxième pierre qui, tout doucement, allait consolider notre collaboration. Mon contrat de travail devait au départ ne durer que six mois. Il s’est étendu sur vingt-trois années. Tout près d’un quart de siècle pendant lequel s’est développée, par l’entremise des réalisations de la collection, une confiance infrangible entre la commissaire, Vidéographe et moi. 

Le catalogue de Vidéographe compte plus de deux mille titres expérimentaux pour la plupart, souvent exploratoires, étonnants et diversifiés, d’ici et d’ailleurs. Des titres à découvrir et redécouvrir. Ayant troqué le titre d’assistant pour celui de coordinateur de la distribution, mon travail consistait maintenant à assurer le rayonnement des œuvres, ainsi qu’à accompagner et soutenir les artistes dans leur démarche. Nicole Gingras a su mettre en valeur la collection par la création de nombreux programmes, permettant aux œuvres de ne pas sombrer dans l’oubli, de ne pas mourir — revivre —, leur insufflant un second souffle par la création de ses programmes réfléchis, organiques, où s’opérait une fusion de sa pensée, où sa fine et précise analyse de l’image et du son ainsi que les pistes proposées ont mené le·la spectateur·rice à voir différemment les œuvres de sa sélection. À les questionner différemment. Par nos nombreux échanges, j’ai pu développer mon sens de l’analyse, de la perception des choses, de la puissance insoupçonnée de certaines œuvres en regardant bien au-delà des images, bien au-delà du son. J’ai pu, grâce à elle, voir ce qui n’était pas montré, écouter des sons qui n’étaient pas entendus, repenser le hors cadre, constater la force de l’invisible… en deçà du réel. 

Lorsque l’on pense aux programmateur·rices ou commissaires indépendant·es qui enrichissent l’univers des arts médiatiques, on pense inévitablement à Nicole Gingras. Ses nombreux et foisonnants projets de curation, ses interventions justes et précises, ses écrits analytiques ainsi que ses entretiens bien dirigés la positionnent au premier rang de nos pensées. Au fil du temps, sur plus de trente années, elle a su démontrer qu’elle a développé et approfondi sa propre réflexion sur l’image en mouvement en plus de nous en faire bénéficier généreusement. 

Construire un programme est un art en soi. Le choix des vidéos, leur durée, l’ordre de présentation, le genre… Rien ne doit être laissé au hasard. Je ne compte plus le nombre de séances signées Nicole Gingras auxquelles j’ai assisté. Elle a été en quelque sorte une guide. J’ai pu affiner mon questionnement sur l’élaboration d’un programme : comment le penser, comment le construire et comment en parler. Je n’ai ni plus ni moins reçu une formation à mon insu. J’aspirais seulement à être meilleur regardant et meilleur écoutant. Nicole Gingras m’a ouvert la voie et m’a dirigé. Elle a été un modèle, un phare. Une phare !

[ Fig. 03 ] Image tirée de la vidéo Oh lala du narratif (1997),  Sylvie Laliberté

Les premières vidéos dans le catalogue de Vidéographe datent des années soixante-dix. La collection s’est agrandie au fil des décennies et continue de le faire. On répète souvent— et avec raison — que de trop nombreuses œuvres sombrent dans l’oubli, stigmatisées en raison de détails futiles, telles que leur année de production, leur facture temporelle. Elles sont prisonnières de leur décennie. Savoir les repérer, les sélectionner, les intégrer dans un ensemble cohérent, créer un dialogue entre elles, leur donner un sens différent, voire inédit, c’est en quelque sorte leur insuffler un nouvel élan, proposer un autre regard au spectateur, susciter le questionnement, éveiller un nouvel intérêt pour le travail de l’artiste. Certaines vidéos ont cette force de toujours se renouveler par elles-mêmes sous le regard du spectateur·rice, d’autres ont besoin qu’on oriente nos yeux vers elles. C’est à mon sens le travail d’un·e commissaire. Une œuvre existe au moment où on la regarde, au moment où l’on s’y attarde. La collection de Vidéographe s’enrichit annuellement de nouvelles vidéos, de nouveaux créateur·rices. Il m’est donc arrivé à plusieurs reprises de quérir l’expertise de Nicole Gingras. De demander son opinion éclairée sur certaines productions ou encore sur le corpus de tel·le ou tel·le artiste. Il me suffisait parfois d’obtenir quelques détails ou quelques pistes pour mieux comprendre l’essence d’un travail hermétique, voire énigmatique et peu accessible, ou pour proposer une œuvre qui rejoignait la thématique recherchée d’un programme en construction. Ces échanges me permettaient également d’approfondir ma réflexion sur certaines œuvres, grâce à des commentaires judicieux et des indices précieux facilitant leur évaluation. 

Nicole Gingras a porté à bout de bras, sur plus de deux décennies, la section expérimentale du FIFA, nous présentant des programmes signés de sa vision des choses, de son analyse tout en finesse. De nombreux échanges ont eu lieu avec les vidéastes présent·es, sous forme d’entretiens dirigés, suscitant de nombreuses interrogations sur les différents sens de l’œuvre, ce qui en émane, caché dans les images ou entre les images, dans les sons ou dans les silences. Terrain fertile à la perception, la réflexion, le questionnement, l’analyse, la découverte. Combien d’œuvres ont été projetées plus d’une fois, mais dans différents programmes, interagissant avec celles sélectionnées, proposant une nouvelle interprétation ou suscitant un regard neuf ! Nicole Gingras m’a enseigné cette façon de voir. Savoir regarder, savoir écouter. Voir les sons, entendre les images. Faire éclater les limites du cadre ou les resserrer, fouiller entre les images, plonger dans les silences. 

Force est d’admettre que Nicole Gingras a captivé l’audience par ses nombreux programmes présentés dans la section expérimentale du FIFA. J’ai assisté à toutes les manifestations dans l’esprit de prendre part à une classe de maître. Je savais si bien qu’une fois encore, je serais happé par la direction aiguisée de sa pensée, par ses observations circonspectes. De plus, j’y retrouvais un public fidèle et assidu. J’étais heureux de voir une communauté allumée et impatiente de faire de nouvelles découvertes, de revoir certaines œuvres sous un angle différent, de déceler et d’explorer ces pistes proposées. Dans ses compositions éclectiques, elle a su assurer la pérennité du catalogue de Vidéographe en y insérant des opus à maintes reprises. Cela a permis d’émanciper la richesse lovée au sein de la collection de Vidéographe.

Si la force d’une œuvre demeure terrée en elle-même, porter le·la spectateur·ice à comprendre ce concept impalpable est une puissance en soi. C'est le talent naturel de Nicole Gingras. Si une œuvre n’est pas vue, elle n’existe pas ; si on ne parle pas d’une œuvre, elle n’existe pas. Sa mise ou remise au monde émerge de son essence elle-même. Il suffit que de la laisser se déployer devant soi… de s’y connecter, d’ouvrir la communication. Elle livrera ses secrets. L’excellence d’une commissaire réside dans le déclenchement du mécanisme de ce déploiement et Nicole Gingras le fait de manière exceptionnelle, l’incarne magistralement. Encore aujourd’hui, je demeure insatiable, avide même de nourrir mes sens de ses futures programmations.

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