[ Fig. 01 ] Détail d'Exercices d’enracinement, vue à travers l’enveloppe rouge contenant le livret accompagnant l’exposition Les témoins. Dessins, vidéos, sculptures de Manon Labrecque (commissaire : Nicole Gingras, Galerie de l’UQàM)

L’enveloppe rouge

Alexandra Boilard-Lefebvre

 

J’entre dans un bureau vide comme une page blanche. Un nouveau chapitre pour moi, un énième pour cette maison construite à plusieurs. Une histoire commencée depuis un demi-siècle, une œuvre collective à laquelle on m’invite pour un temps, l’équivalent d’un mot ou deux dans ce récit polyphonique qui continuera de s’écrire sans moi, bien après moi. C’est ce que l’on souhaite. 

J’éprouve une sensation nouvelle, le vertige du bureau blanc. Après l’exaltation induite par le sentiment de me mettre au service d’une mission importante, l’anxiété ressentie devant une œuvre conséquente. Pour faire taire le doute, se familiariser d’abord avec l’histoire qui nous précède. Par où commencer ? Un affolement sourd devant l’archive considérable. 

Mais dans la blancheur abyssale du bureau, un scintillement. 

Une enveloppe rouge. Missive inespérée.

L’enveloppe écarlate est diaphane et voile légèrement ce qui semble être une photo. Je presse le papier soyeux contre le document, et alors apparaissent les contours d’un corps. Je tire délicatement sur le cercle autocollant et extirpe un livret. La photo est celle d’un homme, couché sur l’herbe. L’expression de son visage serein et la lumière qui caresse la peau de ses bras ouverts m’apaisent. 

J’ouvre l’accordéon de carton souple et j’éprouve un véritable choc. Imprimé sur les pages centrales du petit ouvrage, un arrêt sur image de la vue d’ensemble d’une installation vidéo. État guerrier. Une femme s’abandonne à la volonté d’une mer rose. D’un côté, elle flotte. Visage et paume vers le ciel. De l’autre, une vague l’emporte. Elle ne résiste pas. Les témoins. Dessins, vidéos, sculptures de Manon Labrecque. J’entre par ce chapitre dans la collection historique du centre. La commissaire de l’exposition, celle qui me dirige vers une voie d’entrée possible, est Nicole Gingras. Je suis le chemin qu’elle m’indique, un interstice par lequel je me faufile, et alors le bureau blanc se colore du rose de la mer, du vert de l’herbe, du bleu d’une ombre. L’agitation inquiète fait place à celle, féconde, de l’expérience de se retrouver devant une œuvre forte, celle qui inspire et met en mouvement. 

[ Fig. 02 ] Vue d'ensemble d'État guerrier, tel que reproduit dans le livret accompagnant l’exposition Les témoins. Dessins, vidéos, sculptures de Manon Labrecque (commissaire : Nicole Gingras, Galerie de l’UQàM)

D’abord à son insu, Nicole Gingras est devenue ma première complice dans cette aventure vertigineuse. Elle est celle qui, une matinée du mois de juin, m’a rappelé à la joie, à la gratitude que j’éprouve devant l’abondance des archives du centre, devant les possibilités protéiformes de sa collection. La dépêche rouge, comme les plus beaux hasards, marque la première rencontre d’une série de plusieurs entre Nicole et moi, car sa pensée, elle, traverse et continuera de traverser tous les chapitres de l’histoire. 

[ Fig. 03 ] Détail d'Exercices d’enracinement, tel que reproduit dans le livret accompagnant l’exposition Les témoins. Dessins, vidéos, sculptures de Manon Labrecque (commissaire : Nicole Gingras, Galerie de l’UQàM)

Réalisée dans le cadre de l’édition 2026 du prix Robert-Forget remis à Nicole Gingras, cette publication numérique rassemble des textes de Michèle Thériault, Maude Trottier, Denis Vaillancourt et Rachel Echenberg, en collaboration avec Mario Côté, Nayla Dabaji, Nik Forrest, Alexandre Larose, Monique Moumblow, Diane Obomsawin et Karen Trask. Elle vise à célébrer l’apport unique de Nicole Gingras à l’histoire de l’art vidéo, tout en offrant le point de vue singulier de collaborateur·trices sur son œuvre majeure. 

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Michèle Thériault