[ Fig. 01 ] Unlearning the Piano, (2015) Karen Trask

Du point de vue des artistes: un collage conversationnel

Rachel Echenberg

Du point de vue des artistes: un collage conversationnel, par Rachel Echenberg, avec la collaboration de Mario Côté, Nayla Dabaji, Nik Forrest, Alexandre Larose, Monique Moumblow, Diane Obomsawin et Karen Trask

 

Qu’un·e seul·e artiste tente de dresser le portrait d’une commissaire ayant travaillé avec autant de gens semblait un point de départ insuffisant pour ce texte. Un seul point de vue saurait-il rendre compte d’une personne ayant fait des recherches, écrit, accompagné, programmé et développé des expositions avec et sur toute une communauté? Inspirée par l’approche même de Nicole Gingras, qui tisse ensemble de multiples voix pour faire émerger une image plus vaste, j’ai contacté sept artistes basé·es à Montréal — des ami·es, des connaissances et des inconnu·es — pour leur demander de partager leur expérience de travail avec Nicole. Chacun·e a répondu favorablement, et sans hésiter, à ma proposition d’entretien informel. Tou·tes ont aussi accepté que je découpe en fragments leurs pensées, leurs paroles et leurs récits transcrits, fragments que je pouvais ensuite assembler en un collage conversationnel. Le contenu de ces sept rencontres distinctes est devenu une créature-artiste amorphe qui a tracé le portrait suivant — quoiqu’incomplet — de Nicole Gingras. Prêter une attention soutenue aux perceptions des artistes plutôt que de prédéterminer un résultat m’a rappelé la façon dont Nicole a formulé sa démarche: « Lire, écrire, parler, écouter, regarder, sentir, questionner sont des activités essentielles qui rendent la pensée vivante1

Je suis reconnaissante envers mes collaborateur·rices de m’avoir généreusement confié leurs réflexions et de m’avoir fait confiance pour les utiliser librement dans la création de ce texte. Bien que rien n’indique, à dessein, qui a dit quoi, le texte est entièrement structuré à partir d’extraits de leurs propos. Passant de leurs tentatives de décrire le travail de Nicole à leur relation de travail personnelle avec elle, il met l’accent sur l’influence qu’elle a exercée sur leurs pratiques artistiques ainsi que sur la communauté montréalaise de l’art vidéo.

[ Fig. 03 ]  Image tirée de la vidéo Écorces, récit-photo de Georges Didi-Huberman (2016) de Mario Côté

Pas le récit lui-même, mais des détails dans le récit

On découvre la sensibilité de Nicole dans l’attention qu’elle porte à l’objet du quotidien, à l’intimité et au secret. Cet aspect de l’intime cache toujours quelque chose de plus profond, quelque chose de l’ordre de l’énigme.

Un des aspects de sa pratique, c’est justement le plaisir de découvrir des choses — parfois obscures ou peu connues — et de les mettre en lumière. Comme si elle disait : regardez! il y a quelque chose ici que vous avez peut-être manqué. 

Elle s’intéresse beaucoup à ce qui n’est pas évident. Elle s’intéresse à ce qui échappe, à ce qui peut passer inaperçu.

La manière dont elle agence les œuvres me semble beaucoup passer par l’intuition. J’ai l’impression que, dans sa pratique, elle fait confiance à quelque chose qu’elle ressent.

Je sens que le travail de Nicole tient à la fois de la pensée et de l’intuition. Il y a une lucidité aiguisée dans sa manière d’aborder le commissariat.

[ Fig. 04 ] Image tirée de la vidéo Pictures For Listening (2015) de Nik Forrest

Elle n’a pas peur des œuvres qui prennent des risques

J’ai l’impression que Nicole est très expérimentale et très audacieuse, presque anarchiste ou punk à sa façon. Parfois, son amour pour certains films me surprend beaucoup, et ça me pousse à comprendre un autre type de beauté.

À une projection vidéo de Nicole Gingras, il y aura du son. Tu peux t’attendre à des œuvres à composante sonore exigeantes et stimulantes. Il y aura aussi quelques pièces complètement éclatées que tu n’aimeras peut-être pas, mais tu te dis: Nicole y a vu quelque chose, alors je vais me pousser à rester jusqu’au bout et essayer de comprendre ce qui l’a intéressée; et tu découvriras aussi quelques petits bijoux que tu vas tout simplement adorer.

Si quelqu’un y voit, depuis sa propre sensibilité, quelque chose d’intéressant, quelque chose de spécial, ça fait vivre l’œuvre autrement. Parfois, une œuvre est discrète, on peut facilement passer à côté, mais c’est très encourageant quand quelqu’un prend vraiment le temps de s’y attarder.

J’étais fascinée qu’elle ait choisi cette œuvre en particulier. Je lui ai dit: Vraiment? Les gens vont regarder ça pendant quatre minutes? Et elle m’a répondu: Oui, bien sûr. C’est vraiment fascinant. Bon, moi je trouve ça intéressant, mais est-ce que ça intéresserait les autres?

Nicole a une sorte d’intransigeance : elle sait très bien qu’une œuvre est difficile: Je sais que c’est exigeant et je vais te la faire regarder au complet! Elle porte une attention minutieuse au détail, et je pense que ça nourrit ses choix.

Accepter l’exigence de Nicole dans ses choix d’œuvres, c’est aussi accepter la rigueur des artistes qui l’ont mis en œuvre. Si Nicole nous partage quelque chose qu’elle a su détecter dans un travail, tentons-nous aussi l’aventure de découvrir le chemin dans lequel l’artiste s’est engouffré·e. 

[ Fig. 05 ] I’m going to throw you in the sea and then you will drown, even though you are already dead, vue de l'installation, VOX, centre de l’image contemporaine, Montréal, 2019-20. Photo : Michel Brunelle

C’est comme si elle révélait un potentiel

Chaque fois que Nicole a inclus un de mes films dans un programme, j’ai eu l’impression de le revoir autrement. Cela peut se faire par la disposition d’une œuvre dans une galerie ou le dialogue entre les œuvres dans une programmation ou une installation.

À certains moments, je me disais : ah, oui, je comprends maintenant pourquoi mon œuvre est avec cette œuvre-là, elles se parlent comme ça. J’ai beaucoup réfléchi là-dessus et j’ai découvert des aspects que je n’avais moi-même pas perçus.

Nicole ne s’intéressait pas seulement à parler d’une seule œuvre, mais à communiquer au moyen de plusieurs œuvres; comment les choses changent puis reviennent, sous différentes formes, à travers de nouveaux projets. Voir ce qu’elle voyait m’a fait réfléchir à l’œuvre autrement.

C’est fantastique et exceptionnel de pouvoir travailler avec une commissaire avec cette intensité et cette exigence. Avec Nicole Gingras, ça a été une expérience qui a permis de pointer certaines choses qui me paraissaient secondaires et de révéler des aspects méconnus.

Quand je pense aux questions qu’elle me pose parfois je me dis : mais pourquoi elle me pose cette question, comment a-t-elle remarqué cette chose-là, ce détail-là dans la vidéo, ce passage-là ? 

C’est vrai que souvent Nicole voit des choses que moi je ne vois pas. Parfois, je comprends immédiatement, parfois, ça me prend du temps. Mais je sens toujours que je pourrais apprendre quelque chose de son regard.

Ça m’est certainement déjà arrivé que Nicole remarque des choses que moi-même je ne remarquais pas. C’est très génératif, parce que l’œuvre devient une sorte de canal pour différentes énergies: quelqu’un apporte son énergie créative et imaginative avec son regard et son écoute, et ça vient nourrir ma propre énergie créative pour continuer à avancer. Je vois le travail de commissariat et d’écriture comme une pratique potentiellement très créative et imaginative. Et je pense que c’est vraiment comme ça qu’elle travaille.

C’était vraiment intéressant parce que quand elle me posait des questions, elle réveillait des idées sur mon propre travail auxquelles je n’avais pas forcément pensé et vu sous cet angle-là. J’ai vraiment l’impression que les questions qu’elle me pose ou les conversations qu’on a font partie d’une seule et même discussion qui se poursuit au fur et à mesure.

[ Fig. 06 ] Diane Obomsawin, vue de l'exposition, Les mondes, Expression, centre d’exposition Saint-Hyacinthe, 2019. Photo: Paul Litherland.

Mais c’est très différent avec Nicole

Dans d’autres contextes, la relation est souvent très fonctionnelle : on envoie l’œuvre, elle est programmée, et c’est tout. Les gens ne viennent pas dans l’atelier, on ne va pas prendre un café, il n’y a pas vraiment de dialogue. 

Souvent, le·la commissaire d’exposition conventionnel·le, plus traditionnel·le, va partir de ce qu’il·elle connaît ou de ce qu’il·elle a lu pour construire son exposition. Ce type de personne arrive souvent à un résultat qui confirme son idée de départ. C’est peut-être un bon travail, mais il ne nous apprend rien de neuf, tant pour l’artiste que pour le public. 

Avec Nicole, j’ai toujours senti qu’il n’y avait pas de calcul. On ne compte pas les heures. C’est une relation à long terme. Je dirais que c’est plus un engagement qu’un simple travail ponctuel.

Je n’ai pas eu de conversation très profonde avec les autres curateurs et curatrices avec qui j’ai travaillé. Avec Nicole, c’était différent. C’était très différent, car cela allait au-delà de la simple organisation d’un événement ou d’un projet. Ça incluait aussi la préparation, le partage d’idées et la réflexion.

Ma rencontre avec Nicole a été très intéressante pour la pensée et la sensibilité qu’elle apportait au commissariat. Elle apportait aussi un type de conversation que je n’avais pas vraiment connu auparavant.

Commissaire indépendante, elle a une compréhension profonde de la vie d’artiste et fait donc preuve d’un grand respect pour votre pratique, vos idées et votre travail.

Nicole est une personne qui se situe à la frontière de l’artiste et de cette fonction sociale qu’on appelle commissaire d’exposition. Et je crois que la frontière est mince. En tout cas, Nicole travaille beaucoup comme une artiste.

Elle a lu tout ce que j’ai écrit. C’était assez incroyable qu’elle ait même lu des textes qui n’étaient pas encore des vidéos, et qui ne le sont même jamais devenus. On a beaucoup échangé par courriel à cette époque. Si j’ouvrais tous les messages de Nicole dans ma boîte de réception, on pourrait probablement en tirer des chapitres entiers d’écrits échangés.

J’ai l’impression qu’il y a une suite quand je discute avec elle, ce n’est pas juste ponctuel. C’est Nicole, donc je sais qu’on discutera à nouveau. 

Elle a une écoute très fine, ça c’est certain.

Ah, c’est ça qu’elle a de très forts : une écoute incroyable. Et donc à partir du moment où tu dialogues avec quelqu’un qui a une si belle écoute, ça peut aller dans tous les sens.

[ Fig. 07 ] Karen Trask, L’ombre et la forme, 2014, vue de l'installation, Salle Alfred-Pellen, Photo :  Paul Litherland 

Tellement elle est présente quand elle est avec quelqu’un

C’est une vraie relation de discussion, un entretien de l’amitié. L’amitié et le travail sont tellement imbriqués que parfois je ne sais même plus lequel est lequel. 

J’ai appris à connaître Nicole plus personnellement sur une longue période. On finit par connaître quelqu’un, et cette personne commence à nous connaître à notre tour. Quand elle s’intéresse à ce qui se passe dans ta vie en général, elle comprend que ce n’est pas sans lien avec ce que tu crées dans ton travail.

On peut parler du travail. Mais on peut aussi parler de notre mère, on peut dire qu’on a mal aux dents. Et puis on revient au travail.

Avec le temps, Nicole est toujours restée là, toujours disponible. Je ne sens pas de jugement. Quand elle s’intéresse à quelqu’un, on dirait qu’elle s’intéresse à l’entièreté de la personne.

Ce que j’ai remarqué avec Nicole, c’est qu’elle a une réelle sensibilité, une bienveillance. En tant qu’artiste, ça m’a permis de me sentir un peu plus à l’aise de partager certains aspects de mon processus que je n’aurais probablement pas partagés autrement.

J’ai l’impression que son métier, c’est être Nicole. J’ai l’impression qu’elle a un esprit très, très, très curieux. Nicole est en mouvement. Elle se déplace pour aller à la rencontre des artistes. Elle va dans les ateliers, elle provoque des réunions dans des cafés. C’est très mouvant, elle n’est pas figée. Elle fait partie de la vie. C’est très humain, en fait. Très, très humain.

[ Fig. 08 ] Photogramme 35mm de II (2022) de Alexandre Larose

« Tu travailles sur quoi? »

Elle a un énorme souci de l’autre. Je sais qu’elle travaille avec des fiches, avec des dossiers sur chacun·e des artistes dont elle a fréquenté le travail et d’autres qu’elle ne connaît pas. Puis, elle prend des notes lors de visites d’expositions ou de festivals. Peu à peu, elle va entreprendre un travail de recherche sur les artistes. C’est un vrai travail de commissaire à l’affût de la création, autant émergente que déjà affirmée.

En tant que jeune artiste, c’était une des premières fois que quelqu’un s’intéressait vraiment à discuter avec moi de ce que je faisais. Il y avait là un réel échange, comme je n’en avais jamais connu. Ça m’a vraiment nourrie de comprendre que je pouvais être en conversation à travers mon travail. Pendant plusieurs années, Nicole a vraiment été la seule personne à s’y intéresser de cette manière.

Je ne pense pas que j’aurais beaucoup montré mon travail sans Nicole, parce que c’était toujours elle qui le demandait: Tu travailles sur quoi? As-tu quelque chose de nouveau?

Au fil des ans, on a réalisé ensemble de nombreux projets qui ont été très importants pour moi. Elle m’a offert beaucoup d’occasions que je n’aurais pas eues autrement.

Elle a toujours été là, à regarder et à voir ce qui se passe. Ça m’a encouragée à continuer à faire des vidéos, chose que je ne m’étais jamais vraiment imaginé faire.          

Ça renvoie au fait que les artistes ont une pratique, et pas que des œuvres isolées. C’est comme si Nicole attirait notre attention sur le fait que les artistes ont une pratique continue. Et je pense que pour nous tous·tes en ce moment, c’est absolument essentiel — et menacé.

[ Fig. 09 ] La Grande Dame, vue de l'installation, 2024, VOX, centre de l'image contemporaine. Photographie de Maxence Croteau.

Un impact profond sur la façon dont l’art vidéo a évolué ici

Je pense qu’il y a des commissaires qui ne visent que les artistes les plus en vue. Nicole, elle, reste vraiment investie dans ce que font les artistes d’ici. Il y a une intégrité là-dedans. Valider un travail qui est intéressant et qui mérite d’être montré. Il ne s’agit pas de tel ou tel grand nom, ni du prochain.

Il y a cette scène vraiment intéressante qui s’est formée autour de l’écriture et de la programmation de Nicole. Je trouve ça vraiment intéressant qu’en ouvrant et en maintenant cet espace pour la vidéo expérimentale, une seule personne puisse avoir autant d’impact sur autant d’artistes d’ici, et aussi sur une sorte de situation culturelle.

Je pense que ça a rapproché plusieurs d’entre nous. On se connaît parce que Nicole a montré notre travail. On va ensemble à ces projections incroyables et on en ressort inspiré·es et enthousiastes.

L’événement Les Absences de la photographie, qui avait été organisé par Nicole Gingras en 1994, a eu une grande influence sur moi, et sans aucun doute, sur tout le milieu du cinéma et de la vidéo expérimentale, et même le milieu de l’art visuel. Si cela n’avait pas eu lieu, j’aurais peut-être eu un autre parcours. Cet événement a agi comme un véritable momentum dans notre petite histoire du cinéma et de la vidéo expérimentale. 

La pratique de Nicole génère une communauté plus large et plus diversifiée, remplie d’interactions vivantes. Des fois, je me dis qu’elle programme délibérément des œuvres en français et en anglais côte à côte, ou encore des artistes moins connu·es avec des artistes plus établi·es, comme manière de créer du dialogue et de la communauté. J’espère qu’elle sait à quel point elle a été précieuse pour cette communauté et pour nous, les artistes.

[ Fig. 10 ] Nik Forrest, vue de l'installation de Pictures For Listening, VOX 2015. Commissarié par Nicole Gingras. Photo: Nik Forrest.

Quand on sait qu’il y a une personne qui sait apprécier nos œuvres

Le fait de savoir qu’elle est aussi investie dans son travail avec les artistes est une source de motivation pour moi. J’ai envie d’honorer son engagement.

Je suis très reconnaissante à Nicole pour sa curiosité et son intérêt envers mon travail, pour avoir été à mes côtés ainsi, à regarder. C’est très rare.

N’oubliez pas qu’un·e artiste ne travaille jamais seul·e. Certes, il·elle est seul·e avec ses partis pris, ses décisions et les matériaux qu’il·elle privilégie. Mais aussitôt qu’il·elle entre dans son processus et progresse vers des étapes intermédiaires, il·elle n’hésite pas à demander un avis à des personnes de confiance, des ami·es proches, des artistes, des historien·nes ou des commissaires du milieu. L’artiste se crée ainsi un réseau de liens qui l’accompagne tout au long de son processus de création. Dans cet esprit, Nicole est un peu ce personnage idéal qui a une sensibilité d’artiste, une connaissance pointue des pratiques artistiques et aussi une certaine distance sur le travail. 

  1. Nicole Gingras, 9 Entretiens / Interviews, Montréal: Éditions Nicole Gingras, 2024, 5.

 

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